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Emmanuel Spinat (AIFE) : « nous sommes un levier de la réforme de l’Etat »


L’Agence pour l’Informatique Financière de l’État (AIFE) fête ses vingt ans, ce qui est plutôt rare pour une agence d’État. Emmanuel Spinat, directeur de l’AIFE, revient à cette occasion sur les réalisations de l’agence et les chantiers en cours.

Emmanuel Spinat est directeur de l’Agence pour l’Informatique Financière de l’État (AIFE). - © Patrick Bagein / AIFE
Emmanuel Spinat est directeur de l’Agence pour l’Informatique Financière de l’État (AIFE). - © Patrick Bagein / AIFE

Pouvez-vous nous rappeler ce qu’est l’AIFE et comment elle a évolué depuis votre premier poste au sein de cette agence ?

L’Agence pour l’Informatique Financière de l’État (AIFE) a été fondée en 2005 et j’y ai effectivement travaillé de 2009 à 2018 avant d’y revenir récemment comme directeur. En 2018, elle disposait de 150 agents, aujourd’hui d’un peu plus de 200, auxquels s’ajoutent environ 500 prestataires. Le choix de répartir entre internes et prestataires sur un ratio 1/3 / 2/3 a été fait à la création afin de garder en interne une capacité à piloter et challenger et de recourir aux expertises externes dont nous avons besoin. Cela dit, aujourd’hui, nous nous interrogeons sur de possibles réinternalisations pour le futur.

Notre budget (hors rémunérations des internes) est de l’ordre de 100 millions d’euros par an. L’AIFE est l’une des structures IT ayant le plus de moyens au sein de l’État. Nous sommes un SCN (service à compétence nationale) avec une gouvernance interministérielle. Nous sommes rattachés au ministre en charge du budget. Aujourd’hui, il s’agit d’Amélie de Montchalin, Ministre de l’Action et des Comptes Publics.

Notre logique n’est pas seulement IT mais aussi de transformation des métiers, avec un rôle central de maîtrise d’ouvrage déléguée. L’agence constitue de fait un levier de la réforme de l’État.

L’AIFE fête donc actuellement ses vingt ans. Une telle durée est assez rare pour les agences d’État. Comment expliquez-vous cette persistance et quel bilan peut-on tirer de ces vingt ans ?

L’AIFE est toujours là parce qu’elle est utile ! Tous les acteurs concernés (DGFiP, direction du budget…) considèrent que nous sommes notamment utiles à la transformation publique grâce aux grands programmes difficiles à piloter que nous mettons en œuvre. Ce ne sont pas des transformations seulement IT mais bien des transformations organisationnelles, procédurales, métier.

En vingt ans, ce qui a changé, c’est que l’AIFE a grandi, simplement parce qu’on lui a confié de plus en plus de projets alors que, historiquement, nous avions été constitués pour construire Chorus, le système budgétaire et comptable de l’État, avec Chorus Coeur sous SAP et Chorus Formulaires. Notre portefeuille de projets s’est étendu pour suivre les besoins des ministères. Par exemple, il y a Chorus Déplacements Temporaires (gestion des frais de déplacements), Chorus Pro (gestion de la facturation électronique aux entités publiques), Place pour les achats de l’État… ainsi que des briques mutualisées comme Piste, notre outil d’API Management.

Plus récemment, notre portefeuille de projets s’est étendu avec la facturation électronique obligatoire inter-entreprises. En septembre 2026, toutes les entreprises devront être en mesure de recevoir les factures électroniques et toutes les grandes et moyennes entreprises devront n’émettre que des factures électroniques. L’émission obligatoire généralisée sera un an plus tard. C’est un projet très structurant pour l’ensemble de l’économie car il permettra de fluidifier les flux de facturation et ainsi d’accroître la compétitivité des entreprises.

Tous les flux de facturation avec TVA seront concentrés et, en cible, cela permettra de pré-remplir les déclarations de TVA (comme aujourd’hui les déclarations de revenus). Et cela permettra aussi à l’État de disposer d’une information pratiquement en temps réel sur les flux financiers et donc sur la santé de l’économie ou l’efficacité de telle ou telle mesure. Cet outil contribuera donc au pilotage des politiques publiques par la donnée. On parle parfois d’État « Data Driven ».

Quel bilan peut-on tirer des principaux projets menés par l’AIFE au fil de ces vingt ans ?

Chorus Coeur, aujourd’hui sur SAP S/4Hana, a aujourd’hui 25 000 utilisateurs et opère onze millions d’actes de dépenses par an pour environ 400 milliards d’euros gérés. La solidité de ce système contribue à la certification des comptes de l’État chaque année.

Nous avons, dès l’origine, choisi d’avoir des modules externes à SAP, ce qui s’appelle Chorus Formulaires. Ces modules réunissent 45 000 uti-lisateurs. Le système Chorus a donc en tout environ 70 000 utilisateurs. Le modèle d’« accès indirect » à SAP ne fait plus aujourd’hui de débat.

Chorus-Pro, la facturation électronique des entreprises fournisseurs du secteur public, c’est près de 90 millions de factures en 2025 émanant de plus de 1,1 million d’entreprises et destinées à plus de 130 000 structures publiques. Chorus-Pro est un élément essentiel de la performance publique. Il y a notamment eu une très nette amélioration des délais de paiements et, désormais, une bonne traçabilité de chaque facture à chaque étape de traitement.

Avec la facturation électronique obligatoire inter-entreprises, les liens entre la plateforme d’État (PPF) et les entreprises seront réalisés par les PA (plateformes agrées). Chorus-Pro deviendra la PA du secteur public en réception comme en émission. Une entreprise facturant au public comme au privé pourra donc n’utiliser que sa seule PA habituelle dans les deux cas même si, à titre transitoire, elle pourra continuer de déposer ses factures au secteur public sur Chorus-Pro. Les PA vont, de plus en plus, faire partie de packages de services des experts-comptables ou des banques. Leur coût sera donc très marginal en particulier pour les petites et moyennes entreprises.

Au cours de ces vingt ans, il y a eu d’importantes évolutions des technologies, la formulation de la doctrine « cloud au centre » de l’État… Quel bilan peut-on tirer et quelle est aujourd’hui votre approche ?

Bien évidemment, l’AIFE respecte la doctrine « cloud au centre », notamment avec ses préoccupations en matière de souveraineté.

Nous avons une approche hybride avec, bien sûr, des hébergements on premise au sein des datacenters de l’État. Nous avons aussi une partie de nos systèmes dans le cloud. Nous avons quelques modules qui ne respectent pas tout à fait la doctrine et sur lesquels nous travaillons. La doctrine impose notamment le SecNumCloud et le passage à cette certification implique parfois quelques modifications applicatives.

Chorus Coeur (S/4 Hana) et Chorus Formulaires sont on premise. Nous sommes en train aussi de réinternaliser Chorus Déplacements Temporaires dont nous avons racheté les sources à SAP Concur.

PPF (le portail public de la facturation électronique obligatoire) utilise le cloud bare metal SecNumCloud d’OVH, offre dont nous sommes sans doute les premiers clients.

Place (achats publics) est actuellement chez OVH mais pas en SecNumCloud. Nous allons, courant 2026, le déplacer sur le cloud SecNumCloud d’OVH.

Vous avez une approche mixte progiciels/spécifiques depuis l’origine. Quel bilan économique tirez-vous de ces vingt dernières années et pensez-vous réinterroger ce modèle ?

L’AIFE a toujours eu une approche pragmatique en fonction de l’analyse de la valeur. Il est toujours important de faire les bons choix techniques, ce qui inclut le volet financier.

Je pense que nous avons fait, jusqu’à présent, les bons choix. Pour Chorus Coeur, c’est notamment un bon choix de s’appuyer sur un éditeur bien établi. Mais, sur d’autres services, nous avons fait d’autres choix. Nous n’avons pas non plus de regrets sur le développement spécifique pour Chorus Formulaires.

Nous bénéficions du meilleur des deux mondes pour adresser de nombreux utilisateurs avec les meilleurs outils pour chacun. Avec les éditeurs, nous avons des relations exigeantes, en particulier sur leur roadmap. L’État a un poids qui lui permet de peser.

Cela dit, la stratégie de nombreux éditeurs est de basculer dans le cloud. Mais, pour que nous puissions utiliser leurs offres, il leur faut respecter la doctrine cloud au centre et tenir compte de nos préoccupations en matière de souveraineté.

Il peut ainsi y avoir des cas où le modèle économique des éditeurs nous amène à développer nous-mêmes pour mieux répondre à nos besoins.

Sans aller jusqu’aux vingt prochaines années, quelles sont les perspectives pour l’AIFE ?

Il n’y a pas de perspectives de changements majeurs pour l’agence. Nous avons à construire notre feuille de route avec nos partenaires et à nous assurer que notre gouvernance reste bien à l’écoute des besoins métiers.

Notre feuille de route se déploie autour de trois axes : déployer la facturation électronique et s’assurer que l’on en tire bien tous les bénéfices attendus (déclarations de TVA pré-remplies, Etat data driven…), moderniser l’achat public (en éliminant une certaine dette technique sur des outils comme Place) et enfin faire en sorte que Chorus reste un élément de transformation de l’État en l’adaptant aux évolutions d’organisation.

Cela implique des évolutions dans nos approches.

En particulier, il nous faut permettre un pilotage public par la donnée. Cela implique de sortir d’une approche data silotée par produit au profit d’une approche data transversalisée. Cette vision 360° va notamment pouvoir s’appuyer sur la totalité des flux de facturation inter-entreprise.

Nous allons également devoir définir une feuille de route et une doctrine autour de l’intelligence artificielle (IA). Quels doivent être nos usages et quelles doivent être les limites à ces usages ? La doctrine devra notamment fixer quels gains de productivité et de qualité (grâce aux contrôles automatisés) nous attendons. Il ne s’agit pas d’avoir une action sur tel ou tel processus mais bien d’avoir une approche globale.

Et sur les plans plus techniques et financiers, quelles sont vos perspectives ?

L’AIFE a pris en compte la situation, notamment avec les concentrations d’acteurs et les problématiques géopolitiques, et les instructions récurrentes déjà anciennes des différents gouvernements en matière de maîtrise et de souveraineté. Cela dit, il faut toujours se réinterroger. Place, pour les achats publics, est un bon exemple. Au début, la certification SecNumCloud n’avait pas été jugée nécessaire. Aujourd’hui, nous pensons l’inverse et nous basculerons vers le SecNumCloud courant 2026 avec un achèvement pour le premier trimestre 2027. Le choix de SecNumCloud a un coût significatif mais c’est un choix assumé.

En particulier, l’évolution des risques, notamment des cyber-risques, oblige à se réinterroger. Dans nos perspectives d’actions, il y a par exemple l’actualisation du PCA des SI financiers afin de tenir compte de cette évolution des risques.

Mais, cela dit, aucune révolution n’est attendue. Notre objectif demeure que l’AIFE continue de jouer son rôle et porte autant de nouveaux projets que nécessaire.

Podcast - L’approche mixte progiciels/spécifiques de l’AIFE : un choix assumé

L’Agence pour l’Informatique Financière de l’État (AIFE) fête ses vingt ans. A cette occasion, Emmanuel Spinat, son directeur, revient sur les grands choix qui ont été opérés, notamment sur l’équilibre d’un mix entre logiciels achetés et fabriqués spécifiquement. Il détaille également le cas particulier de Chorus Déplacements Temporaires.