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Lucian Balea (RTE) : « l’open-source permet de faire mieux avec les autres »

Par Bertrand Lemaire | Le | Gouvernance

Réseau de Transport d’Electricité (RTE) a adopté une approche open-source pour sa refonte IT industrielle en s’appuyant sur des SSLL comme Savoir Faire Linux. Lucian Balea, directeur Open-Source chez RTE, précise la stratégie suivie par l’opérateur.

Lucian Balea est directeur Open-Source chez RTE (Réseau de Transport d’Electricité). - © D.R.
Lucian Balea est directeur Open-Source chez RTE (Réseau de Transport d’Electricité). - © D.R.

Quel est le rôle de RTE (Réseau de Transport d’Electricité) ?

RTE opère mais aussi réalise la maintenance et le développement du réseau électrique à hautes et très hautes tensions, en France métropolitaine, en intermédiaire entre les centrales de production électrique et les réseaux de distribution ainsi que quelques grands consommateurs industriels (SNCF, métallurgie, datacenters…). Enedis n’est pas le seul réseau de distribution en France : il y aussi des entreprises locales (régies locales, Electricité de Strasbourg…). Nous gérons 105 000 kilomètres de lignes.

De fait, nous sommes responsables de la sûreté de l’alimentation électrique en France en accompagnant l’évolution vers la production d’électricité respectueuse de l’environnement. En France, le mix cible mêle nucléaire et énergies renouvelables. Nous devons aussi faciliter le développement de nouveaux usages comme la mobilité électrique.

Bien entendu, nous devons aussi limiter l’impact environnemental de nos propres activités.

Quel est l’organisation et l’architecture générales de votre IT ?

Nous gérons environ 400 applications, du très classique (bureautique…) à l’industriel fortement spécifique. Actuellement, nous avons 200 projets en cours et nous investissons 150 millions d’euros par an. La DSI comprend 400 personnes dont une centaine de développeurs logiciel. Nous sous-traitons également une grande partie des développements à des ESN.

RTE étant un opérateur d’importance vitale, nous avons évidemment de très importants enjeux en matière de cybersécurité et de souveraineté des données. Pour l’essentiel, nous nous reposons donc sur nos quatre datacenters, au moins pour nos applicatifs industriels. Nous y réutilisons les technologies du cloud pour gagner en flexibilité, en agilité et en évolutivité. Mais c’est un cloud privé. Il y a chez nous comme ailleurs une imbrication croissante entre IT et OT. Cela implique de développer du numérique décentralisé, « edge », et d’avoir une vision qui va du edge au cloud. Nous nous orientons vers la généralisation d’architectures micro-services.

Concernant l’informatique classique, nous nous reposons aujourd’hui sur des offres sur étagère voire en SaaS. C’est par exemple le cas pour des modules du SI tertiaire, la bureautique Microsoft Office 365. Même si nous sommes conscients de l’existence d’alternatives plus ouvertes ou « souveraines », nous avons d’autres priorités. 

Quelle est la place de l’open-source chez RTE ?

Nous avons engagé une démarche en faveur de l’open-source en 2018 de manière tout à fait fortuite. Nous avons simplement réalisé que l’open-source était un levier de performance et d’accélération particulièrement efficace dans d’autres secteurs industriels. C’est une manière de collaborer dans le développement applicatif avec d’autres entreprises, y compris concurrentes, notamment pour mettre en commun des compétences rares.

Notre feuille de route logicielle est en croissance mais nos moyens budgétaires et humains sont limités. Nous avons donc transposé un modèle qui avait déjà montré son efficacité ailleurs.

Nous sommes entré en discussion avec la Linux Foundation. Et celle-ci s’est aussi rendu compte que le modèle était très pertinent pour aider à la transition énergétique. Nous avons donc collaboré avec la Linux Foundation pour créer LF Energy, afin de faire émerger un cadre de collaboration open source éprouvé, pour les besoins de notre industrie et, également, grâce aux échanges, de monter en compétences rapidement.

Pour commencer, nous avons lancé deux projets en informatique industrielle.

Auparavant, vous n’utilisiez pas d’open-source, même du Linux pour vos serveurs ?

Si, bien sûr. Mais nous utilisions, nous consommions de l’open-source, pas nécessairement de manière structurée. Et notre activité de développement reposait sur l’alternative classique de faire en interne ou bien d’acheter sur le marché.

Or acheter sur le marché, pour nous, cela implique de lancer des appels d’offres nécessairement rigides. Il est difficile et coûteux de faire ensuite évoluer les projets, les fournisseurs margeant davantage qu’au moment de la mise en concurrence avec l’appel d’offres. Quant à développer strictement en interne, c’est souvent redévelopper la roue sans garantie de faire mieux. L’open-source, c’est le meilleur des deux mondes : nous ne faisons pas seuls mais, mieux, avec les autres, en réduisant les risques de verrouillage par des fournisseurs. Cela dit, nous n’excluons pas par principe l’achat de modules propriétaires remplaçables si c’est pertinent.

Quels projets menez-vous avec cette approche ?

Un projet emblématique est Seapath (Software Enabled Automation Platform and Artifacts THerein), l’évolution du contrôle-commande du réseau électrique. Ce système comprend d’un côté des capteurs sur les flux énergétiques, de l’autre des automatismes pour réagir face aux variations et dysfonctionnements. Ces équipements étaient exclusivement physiques voire analogiques. Notre vision est de les faire migrer, du moins pour la partie automatismes, vers du logiciel sur machines standards. Il est ensuite plus facile de faire évoluer l’équipement.

Cette évolution du matériel vers le logiciel est similaire à celle qui a été opérée par les opérateurs télécoms avec la virtualisation des routeurs, là aussi avec une préoccupation de performance et d’agilité.

Quel est le rôle des SSLL dans votre démarche ?

Nous travaillons avec beaucoup de SSLL dont Savoir Faire Linux qui nous accompagne depuis le début du projet d’évolution du contrôle-commande. La virtualisation n’était pas dans nos compétences. Savoir Faire Linux ne connaissait pas l’énergie mais avait cette expertise qui nous manquait appliquée à l’informatique embarquée. Nous avions donc des expertises complémentaires.

La gouvernance générale des projets (chartes de communauté, licences, etc.) est gérée par la LF Energy Foundation. Chacun reste propriétaire de ses développements mais les partage en en open-source. En plus d’être fournisseur de RTE, Savoir Faire Linux est devenue membre de la fondation avec des investissements propres car elle anticipe un potentiel d’affaires.

Votre approche est justifiée par la mutualisation avec d’autres acteurs. Mais d’autres entreprises, du secteur de l’énergie notamment, ont-elle rejoint votre initiative ?

Dès 2019, Alliander, un gestionnaire du réseau de distribution néerlandais, a rejoint l’initiative LF Energy. Il avait la même philosophie que nous s’agissant de modèle de développement logiciel et de l’intérêt à se tourner vers l’open source. 

Alliander contribue sur des projets initiés par RTE et l’inverse est également vrai car nous partageons des besoins communs et un intérêt réciproque pour nos projets respectifs. Nous initions également certains projets ensemble.

Si le modèle open source s’est développé pour permettre des collaborations logicielles même entre concurrents, il fait d’autant plus sens dans notre contexte d’opérateurs de réseaux électriques car nous ne sommes pas en concurrence. D’autre part, nous sommes exposés à un carde réglementaire commun forçant la convergence. Il est donc d’autant plus intéressant de travailler ensemble.

Il y a actuellement cinq membres « stratégiques » : RTE, Alliander, Shell, Google et Microsoft. Parmi les membres participants, il y a des acteurs industriels historiques (General Electric…), des transporteurs d’électricité, des spécialistes IT (Atos, Savoir Faire Linux…), des opérateurs de bornes de recharge électrique, des acteurs académiques (Université d’Aix-la-Chapelle…). En tout, la fondation a plus d’une cinquantaine de membres.

Quels sont les défis à venir en lien avec vos projets en open-source ?

Nous n’en manquons pas ! Nous sommes encore très jeunes sur notre usage de l’open-source. Nous avons donc à mener tout un travail de pédagogie vis-à-vis des entreprises de notre écosystème, y compris la plupart de nos homologues d’autres pays. Ces derniers procèdent encore beaucoup à du pur achat sur étagère sans avoir de compétences internes. Or nous gagnerions beaucoup à tous nous réunir.

Dans le même ordre d’idée, nous devons promouvoir le modèle pour faciliter l’interopérabilité entre acteurs, par exemple entre clients consommateurs et gestionnaires de réseaux, afin de faciliter le développement d’une flexibilité de la consommation qui permettrait de mieux prévenir les tensions sur l’alimentation électrique. Cela permettrait de mieux organiser la chaîne de transfert d’information entre tous les acteurs : l’open-source est un facilitateur.

Enfin, la sécurité reste bien sûr un enjeu majeur pour les réseaux électriques. Nous avons une exposition croissante aux cyber-attaques. Et la meilleure façon d’aborder le sujet est collaborative. Une seule entreprise ne peut pas tout faire, tout contrôler. Travailler ensemble permet d’améliorer l’état de l’IT dans tout le secteur.

Savoir Faire Linux distinguée par RTE parmi ses fournisseurs

Fin novembre 2022, RTE a organisé une cérémonie des Trophées des fournisseurs 2022. La SSLL Savoir Faire Linux, présente à Montréal, Québec et, en France, à Rennes, a obtenu le prix dans la catégorie « Compétitivité et excellence industrielles » pour sa collaboration avec RTE sur le projet Seapath (Software Enabled Automation Platform and Artifacts THerein). Il y avait 75 candidats dans cette catégorie.

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